La LRU et le catalogage : exemple vécu

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Il y a quelques années, j’ai été catalogueuse au sein de diverses bibliothèques universitaires. J’ai aussi été catalogueuse pour une société privée. Les bibliothécaires la connaissent puisque c’est cette société qui signale, en ligne, toutes les nouvelles parutions. Appelons la E.

De cette façon, j’ai pu comparer le catalogage en secteur public et en secteur privé.

La LRU prévoit une baisse du nombre de postes dans la fonction publique et un recours accru au secteur privé pour tous les savoir-faire bibliothéconomiques, y compris le catalogage.

C’est pourquoi je me suis dit qu’un témoignage sur le poste de catalogueur dans le privé pouvait intéresser certains d’entre nous.

La sous-traitance :

La société E. ne réalise pas elle-même le catalogage des nouveautés : elle sous-traite.

J’ai travaillé quelques mois chez un de ces sous-traitants, à Paris ouest.

Puis j’ai travaillé quelques mois chez un autre de ces sous-traitants, toujours à Paris, dans l’est.

Premier sous-traitant :

Le premier sous-traitant est une société assez importante de conseil et prestations en bibliothéconomie.

Ce sous-traitant avait, à l’époque où j’y travaillais, un contrat exclusif avec E : toutes les notices d’E. venaient de chez ce sous-traitant.

Les catalogueurs étaient embauchés à environ 1500 euros net pour 39 heures de travail hebdomadaire.

Mais le nombre de notices à l’heure ne convenant pas à E., E. a préféré multiplier le nombre de ses sous-traitants et s’adresser à de plus petites sociétés.

Le sous-traitant chez lequel je suis ensuite allé travailler réalise une part importante de son chiffre d’affaires avec E.

Deuxième sous-traitant :

Les catalogueurs sont embauchées en CDI au smic et au 4/5ème, soit 6 heures par jour sur cinq jours, de 8 heures à 14 heures ou de 14 heures à 20 heures, en alternance une semaine sur deux. Le revenu mensuel net était à l’époque, en 2005, de l’ordre de 860 euro nets.

Le recours aux heures supplémentaires est fréquent. Ces heures sont payées avec une majoration de 25%. Ainsi, en travaillant une dizaine d’heures par jour, il était possible de finir le mois à près de 1500 euros nets.

Les conditions de travail :

Chaque catalogueur dispose d’un PC équipé du logiciel de catalogage de la base E ainsi que d’un accès au site Rameau de la BNF. Il prend en charge, au fur et à mesure de leur arrivée, des caisses de livres récents qu’il traite aussi vite que possible.

Le nombre de notices réalisé par heure et par catalogueur est défini par E. Au début de mon contrat, en juin 2005, la production demandée était de quatre notices par heure. Il s’agit de notices bibliographiques complètes incluant un résumé de 250 mots, indexation Dewey et Rameau.

Il est évident qu’un rythme d’une notice par quart d’heure implique une faible qualité. Chaque jour, un certain nombre de notices sont vérifiées par E et chaque semaine, le nombre de fautes commises par chaque catalogueur est remonté par E. à son sous-traitant.

Le poste que j’occupais avait été précédemment occupé par une personne licenciée au bout de quelques semaines, E. jugeant ses performances trop médiocres. Cette personne succédait elle-même à une autre personne licenciée pour les mêmes raisons.

Lors d’une des réunions hebdomadaires entre E. et son sous-traitant, un catalogueur a évoqué le problème de la qualité des notices, expliquant qu’un quart d’heure n’est pas suffisant pour réaliser une notice de qualité. Cette personne a dit sa crainte que la baisse de qualité des notices ne convienne pas aux bibliothécaires, qui se servent de ces notices pour faire leurs acquisitions. E. lui a répondu que son objectif n’était pas la satisfaction des bibliothécaires mais un nombre toujours plus élevé de notices dans la base.

E. a justifié cette faible prise en compte des besoins des bibliothécaires par le fait que les bibliothécaires ne peuvent se passer de la base E. En effet, E. est seule à proposer une bibliographie commerciale courante. On appelle ça, dans le privé, « un marché captif ». Les bibliothécaires sont contraints d’accepter les notices de la base E. même si leur qualité est médiocre. Aucun effort qualitatif ne semblait donc économiquement utile à E.

Conditions particulières : la rentrée littéraire :

En juillet 2005, E. a demandé aux catalogueurs de passer de quatre à cinq notices par heure. En effet, la rentrée littéraire s’annonçait encombrée.

Fin juillet, E. a demandé à son sous-traitant que les catalogueurs ne prennent si possible pas leurs vacances en août, afin d’absorber l’afflux de nouveautés. Cette exigence a créé des tensions au sein de l’équipe, certaines catalogueurs ayant déposé leurs congés depuis longtemps et pris des réservations pour leurs vacances.

Pendant le mois d’août, nous avons eu un certain nombre de questions techniques à poser à E. Nos appels téléphoniques sont restés sans réponse, l’essentiel du personnel d’E. étant en congé.

Il faut savoir que le code du travail ne désigne pas les mois de juillet et août comme des mois privilégiés pour les congés. De même, poser ses congés avec des mois d’avance ne garantit pas qu’ils pourront être pris. Un employeur peut très bien exiger de ses employés, et à n’importe quel moment, qu’ils prennent leurs vacances en dehors des périodes habituelles de congé d’été.

Situations de conflit :

Quand un conflit oppose un catalogueur et son employeur sur un sujet quelconque, quels sont les moyens que peut utiliser l’employeur pour régler le conflit ? Du moins, ceux que j’ai vu employer ?

Le premier d’entre eux est la suppression des heures supplémentaires. Ces heures sont accordées par l’employeur, lequel peut décider de les retirer quand il le souhaite. Le catalogueur passe ainsi de 1500 à moins de 900 euros nets mensuels.

Le second est le licenciement, facilité par le fait qu’une seule offre d’emploi en catalogage entraîne 180 réponses. Du moins, ça a été le cas lors de mon embauche en 2005 : mon CV a été sélectionné parmi 180.

Bien sûr ces décisions, suppression des heures supplémentaires et licenciement, ne viennent pas directement d’E. Elles sont prises par le sous-traitant à la demande d’E., sachant que le sous-traitant pour lequel je travaillais dépendait d’E. pour sa survie économique. Aussi mon employeur se contentait-il de répercuter sans objection les demandes d’E.

J’espère que cette exemple semblera parlant à tous. Cet exemple n’a pas l’ambition d’être représentatif de quoi que ce soit : il s’agit simplement de ce que j’ai pu constater comme relations entre une grosse société en position de monopole, des sous-traitants à faible capacité financière et des employés peu ou pas protégés.

Par Catherine

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2 Réponses to “La LRU et le catalogage : exemple vécu”

  1. Manuela Says:

    C’est effrayant tout ça!

  2. Laurent Says:

    J’ai travaillé chez Pritec à Toulouse… C’était pas mieux et je retrouve les mêmes impressions que vous citez

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