Revue de presse 3 avril 2009

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Universités : le mouvement perdure contre la  » logique de gestion libérale des facs « 

Le Monde daté du 4 avril

De 13 500 à 31 000 manifestants ont défilé jeudi dans toute la France

La mobilisation des enseignants chercheurs et des étudiants ne faiblit pas. Neuf semaines après le début du mouvement contre les réformes universitaires, et une dizaine de manifestations plus tard, à Paris, ils étaient encore, jeudi 2 avril, de 7 000 à 25 000 selon les sources à défiler, très déterminés, à l’appel de la coordination des universités, des syndicats, des collectifs Sauvons la recherche et Sauvons l’université. Malgré plusieurs reculs du gouvernement, les revendications initiales demeurent.

Professeur agrégé de mathématiques à Paris-IV-Sorbonne, Pascal Boldini refuse d’être pris pour un jusqu’au-boutiste :  » Pécresse a lâché sur les promotions : le passage d’un enseignant-chercheur à un échelon supérieur sera décidé à égalité par le conseil national des universités et son université au niveau local, et pas uniquement par cette dernière, souligne-t-il. Elle a aussi donné des garanties sur la modulation – répartition de notre temps de travail entre enseignement, recherche et tâches administratives.  » Mais, précise cet enseignant,  » ce que nous voulons c’est le retrait de la modulation qui constitue une atteinte à notre statut. Nous refusons aussi l’évaluation individuelle. Elle n’a aucun sens. Le travail en laboratoire est collectif. « 

Formateur à l’IUFM de Créteil, Didier Faure refuse le recrutement des futurs enseignants au niveau master (bac + 5) :  » Darcos et Pécresse ont simplement accepté de reculer la réforme d’un an. Cela ne résoud rien. Au lieu de former des étudiants rémunérés pendant un an, on va les lâcher en établissement avec 108 heures d’accompagnement. Cette réforme sonne le glas de la formation. « 

Au-delà de ces revendications initiales, l’idée d’une remise en cause plus large émerge dans les cortèges. La LRU, loi sur les libertés et la responsabilité des universités d’août 2007, est au centre de toutes les critiques. Pour Frédéric Kapusta, physicien chercheur au CNRS,  » La LRU donne tout pouvoir au président de l’université. Il s’agit de manager les facs comme des entreprises. « 

Enseignant-chercheur en sciences du langage à l’université Paris V-Descartes, Denis Costaouec en voit les prémices dans la location régulière des amphis de son université à des entreprises pharmaceutiques ou agroalimentaires :  » ce qui auparavant était vécu comme une ressource d’appoint, se banalise aujourd’hui « .

Quentin Lade, étudiant en histoire et en philosophie des sciences à Paris-VII  » bataille contre un projet cohérent depuis le processus de Bologne – réorganisation des cursus en licence-master-doctorat – jusqu’à la LRU. Tous les degrés de la pyramide du système éducatif sont touchés par une logique libérale qui oublie le service public.  » Maître de conférence en lettres à l’université Lille-III, Alison Boulanger craint que cette manifestation ne soit pas la dernière :  » Il ne faut pas compter sur les vacances de Pâques pour que le mouvement s’arrête, ni s’étonner de son durcissement. Mais nous commençons à savoir enseigner en faisant grève. « 

Des manifestations semblables se sont déroulées à Lille, Lyon, Toulouse, Marseille, Brest et Reims. Au total, de 13 500 à 31 000 personnes ont défilé en France jeudi.

Christian Bonrepaux et Marc Dupuis

Enseignants-chercheurs : l’ère de la défiance promet de durer

Libération, 3 avril 2009

Quelle que soit la suite du mouvement, la relation avec Pécresse est profondément détériorée.

VÉRONIQUE SOULÉ

Certains prévoient un pourrissement, d’autres un durcissement, d’autres au contraire un rebond… Bien peu en tout cas s’aventurent à prédire la fin du mouvement universitaire. Beaucoup s’inquiètent déjà des traces que ce conflit, exceptionnellement long, risque de laisser. Quelle qu’en soit l’issue, une chose est sûre : un mur de défiance et de suspicion sépare désormais la ministre de l’Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, d’une bonne partie de la communauté universitaire.

«Pression». Les enseignants-chercheurs mobilisés ne la croient plus. Elle a tardé à bouger, cédant point par point après d’âpres négociations, et réaffirmant que les réformes seraient menées à terme. «Pas question de relâcher la pression, explique ce professeur de littérature de Bordeaux. Si l’on reprend les cours, on va se faire avoir et ils vont en profiter pour faire passer leurs réformes.» Même les présidents d’université ne sont plus si enthousiastes. Dans leur majorité, ils compatissent avec une ministre qu’ils jugent bien intentionnée mais que son camp n’aurait pas épargnée avec la suppression de 900 postes en 2009 et l’obstination de son collègue de l’Education, Xavier Darcos, à appliquer sa réforme de la formation des enseignants. Ils reprochent à Valérie Pécresse d’avoir cédé sur certains points dans le statut des enseignants-chercheurs et ainsi donné raison aux protestataires qui dénoncent leurs «superpouvoirs» de présidents.

Au sein même des universités, il faudra bien retravailler ensemble, grévistes et non grévistes, après une longue lutte où les positions se sont figées. L’ambiance risque d’être lourde, surtout si les universitaires mobilisés ont le sentiment d’avoir perdu, ou obtenu des miettes. «Je redoute dans ce cas beaucoup d’amertume et d’aigreur, confie une responsable universitaire, car les syndicats n’ont pas joué leur rôle, ils n’ont pas négocié ou lorsqu’ils l’ont fait, ils n’ont pas osé dire à leur base : voilà ce qu’on a gagné. Ils ont été la remorque des collectifs beaucoup plus radicaux.»

Pour beaucoup d’entre eux, l’image des universités risque d’en souffrir. «Je pense à mes étudiants, ils n’ont pas les moyens de redoubler et ils comptent sur leurs diplômes pour s’insérer, explique Jean-Loup Salzmann, président de Paris-XIII-Villetaneuse (Seine-Saint-Denis). Mais leurs diplômes risquent d’être dévalorisés cette année et les parents de ne plus vouloir les envoyer à l’université.»

Image. Un discours qui horripile les grévistes. «C’est l’université elle-même qui s’est détérioriée, non son image, avec toujours moins de moyens et des amphis qui s’effondrent, répliquent-ils. Nous nous battons pour la redresser.» Reste la validation de l’année pour les étudiants. Les enseignants se disent prêts à rattraper les cours, au moins en partie. Certains le font déjà. Mais encore faut-il que la ministre retire ses réformes.

«On cherche plus, on bricole»

Reportage

Les enseignants chercheurs, rejoints par des étudiants et des professeurs des écoles, ont à nouveau manifesté aujourd’hui à Paris, alors que la fin du semestre se profile.

CORDÉLIA BONAL

Jeudi après-midi à Paris. (DR)

Les t-shirts ont remplacé les manteaux, les jupes et les lunettes de soleil ont fait leur apparition. Les slogans, eux ne changent pas. Si l’air s’est radouci, les enseignants sont toujours aussi remontés. Cet après-midi à Paris, deux mois après le début du mouvement des enseignants-chercheurs, ils étaient encore plusieurs milliers (7.000 selon la police, 25.000 selon les organisateurs, soit un peu plus que le 24 mars) à défiler pour réclamer, entre autres, l’arrêt des suppressions de postes et l’abandon de la réforme du statut des enseignants-chercheurs. Essentiellement des enseignants et personnels administratifs (dits Biatos) du supérieur, des étudiants, mais aussi des instits venus de la région parisienne.

Pourtant, chez ces universitaires dorénavant rompus à la «grève active» (cours hors les murs, manifestations, envoi des cours par mail et correction des copies par le même biais, actions diverses et variées impliquant généralement des caméras et un mégaphone…), la fatigue guette. «On tient, mais ça devient épuisant», reconnaît au détour d’une phrase Nathalie, enseignante-chercheuse en microbiologie à Paris VI. Postée devant le Panthéon en attendant le départ de la manif, elle s’élève avant tout contre le «désengagement financier de l’Etat». Comme l’année dernière et comme celle d’avant.

«Ça va vous coûter cher»

«Il y a dix ans, j’avais l’équivalent de 15 000 euros par an pour mes travaux. Je n’en ai plus que 3 000. Autrement dit en deux mois je n’ai plus rien. On ne cherche plus, on bricole.» Conséquence directe, elle a dû renvoyer tous les stagiaires et ne compte plus les candidatures qu’elle a refusé. Elle dit passer aujourd’hui 90% de son temps à chercher des financements plutôt qu’un nouveau vaccin. Et quand l’argent est là, c’est pour des «projets soumis à des effets de mode, qui intéressent les industriels six mois, alors que la recherche suppose une vision à long terme».

Un peu plus loin, passé quelques pancartes «non au tri sélectif» ou «ça va vous coûter cher» (sans plus de précisions tant il semble évident que la menace s’adresse au gouvernement) puis un tintamarre de casseroles et cuillères, trois «instits désobéisseurs» discutent sur un bout de trottoir. Thomas, Djaouida et Mireille, professeurs des écoles en Seine-Saint-Denis, ne désespèrent pas de lancer un grand mouvement commun de la maternelle au supérieur, mais portent des revendications propres: le maintien de tous les postes de Rased, ces maîtres spécialisés pour accompagner les élèves en difficulté, l’abandon des nouvelles heures de soutien nées de la suppression du samedi, «inapplicables sauf à faire sortir les mômes à 20 heures», la révision des nouveaux programmes, jugés «réactionnaires», l’abandon total de la «base élèves», qu’ils estiment être un «fichier»

«Faudrait qu’on sache»

Certains universitaires ont repris cette semaine une partie de leurs cours, «pour ne pas trop pénaliser les étudiants», même si la plupart continuaient à dispenser des apprentissages sous une forme ou une autre. Car à quelques semaines de la fin du semestre (entre fin avril et fin mai selon les facs), la question des partiels est dans toutes les têtes. «Certains étudiants sont très inquiets, voire agressifs. D’autres nous pressent au contraire de continuer le mouvement», expliquent deux jeunes enseignantes à Paris IV.

Depuis quelques jours, les réunions se multiplient dans les facs pour trouver une issue au problème. Plusieurs scénarios sont possibles, du «semestre blanc» (tout le monde valide son semestre) à un rattrapage intensif avec contrôle continu en mai-juin. «On est dans le mouvement, mais faudrait quand même qu’on sache», soupirent des étudiants en queue de cortège.

Facs : la «ronde infinie des obstinés»

Libération, 24/3/2009

Education. Pécresse et Darcos sont dépassés par les nouveaux modes de mobilisation.

VÉRONIQUE SOULÉ

Certains persiflent : si les enseignants multiplient les pétitions et les blogs contestataires, c’est parce qu’ils ont le temps. D’autres jugent cela logique : les profs pratiquent la Toile parce qu’ils travaillent avec des jeunes. Une chose est sûre : malgré leur «com’» rodée, Xavier Darcos, à l’Education, et Valérie Pécresse, à l’Enseignement supérieur, sont quelque peu débordés par les nouvelles formes de mobilisation, extrêmement rapides et innovantes, échafaudées sur la Toile.

«Freezings».Hier, à l’initiative des enseignants-chercheurs de l’université Paris-8-Saint-Denis, une «ronde infinie des obstinés» s’est mise en branle sur le parvis de l’hôtel de ville de Paris, ancienne place de grève. Le 16 mars, ils avaient déjà tourné une heure et lancé un ultimatum : si les réformes contestées ne sont pas retirées, ils reviendront marcher jour et nuit, symbole de leur détermination sans fond. Lancée sur la Toile, relayée par de multiples blogs et réseaux, l’initiative a plu. En quelques jours, les «créneaux» de marche – deux heures dans la journée, quatre heures la nuit – ont trouvé preneurs.

Depuis le début de leur mouvement fin janvier, les universitaires se sont montrés particulièrement inventifs : cours dans les trams, freezings (immobilisations collectives durant quelques minutes), lectures publiques de la Princesse de Clèves (roman jugé dépassé par Nicolas Sarkozy), vente aux enchères de concepts, procès publics des ministres… Pas un jour sans qu’une idée soit lancée. Et grâce au Web, tout semble réalisable. Denis Guedj, professeur d’histoire des sciences à Paris-8, qui a participé à Mai 68, compare : «A l’époque, on tchatchait beaucoup, on discutait longuement de ce qu’on allait faire mais souvent rien ne se faisait. Aujourd’hui on décide et on fait.»

Discrets.Simultanément, les «universités en lutte», les labos, les IUT (instituts universitaires de technologie), etc. ont formé des collectifs et des coordinations, qui ont créé des blogs. Les réseaux s’entrecroisent et se fédèrent sur les sites les plus puissants. Du coup, dans ce monde en perpétuel mouvement, les informations sont répercutées quasi immédiatement tout comme les rumeurs, fondées ou non. Il n’est même plus besoin de faire de conférences de presse : les réactions, les analyses sont disponibles à tout moment sur le Web. Même les porte-parole de la contestation sont devenus largement virtuels.

Avec leurs services de presse et de communication formés à renseigner et expliquer, avec leurs sites mastodontes, institutionnels et peu réactifs, il n’est pas facile pour les ministères de faire face. Les syndicats ne sont plus les seuls partenaires. Et ces réseaux, toujours aux aguets, ne laissent rien passer. La moindre déclaration est étudiée. Les propos à l’emporte pièce, les faux pas ou les vrais emportements font des ravages. Comme le discours du 22 janvier de Nicolas Sarkozy, jugeant la recherche française coûteuse et médiocre. Ou les propos dans Libération de son conseiller Claude Guéant, se vantant que le décret réécrit sur le statut des enseignants-chercheurs n’ait guère changé…

L’Education nationale n’est pas en reste. On ne compte plus les pétitions qui ont éclos sur la Toile. Certaines dénoncent des fermetures de classes dans une commune. D’autres, régionales, rassemblent les mécontents du primaire, du secondaire et du supérieur. Les pétitions nationales épinglent, elles, le fichier Base élèves – que des directeurs d’école refusent de remplir, le jugeant liberticide -, les évaluations de CM2, la réforme de la formation des enseignants, etc. Enfin malgré les sanctions, les enseignants «désobéissants», qui refusent d’appliquer les réformes du primaire, persistent et se solidarisent sur leur blog.

Face au déferlement, les ministres se font discrets et parlent peu. Dans les cabinets, on explique que tout est devenu politisé et échappe à la raison. Des deux côtés, la méfiance a atteint des sommets.

Par Catherine B.

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